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Recension Vincent Giraudier, Hervé Mauran, Jean
Sauvageon et Robert Serre, Des Indésirables, les camps d’internement
et de travail dans l’Ardèche et la Drôme durant la
Seconde Guerre mondiale, préface de Denis Peschanski, éditions
Peuple Libre et Notre Temps, index, Valence, 480 pages L’ouvrage de Vincent Giraudier, Hervé
Mauran, Jean Sauvageon et Robert Serre aborde les camps d’internement
et de travail mis en place de 1939 à 1945 dans les deux départements
de la Drôme et de l’Ardèche. Il est construit un
peu à la façon des Cahiers de Mémoire d’Ardèche
et Temps Présent : un thème central et quatre auteurs
qui, parfois ensemble, le plus souvent séparément traitent
d’un aspect particulier de ces camps qui furent réellement
des camps de concentration. Dans un second chapitre, Hervé Mauran nous donne la brêve histoire de l’arrivée des “rouges espagnols”, républicains qui fuient le régime dictatorial de Franco, dans le département de l’Ardèche en 1939. Au 18 février de cette année 1939, mille huit cent quatre-vingt-quatorze réfugiés espagols sont répartis dans onze camps d’hébergement égaillés du nord au sud, d’Annonay à Vagnas, dont le pivot est à Champ-la-Lioure sur la commune de Chomérac. An Ardèche, comme ailleurs, les conditions d’hébergement sont rudes : nourriture insuffisante, hygiène plus que sommaire, promiscuité totale. Les sorties sont réglementées mais possibles. Les autorités françaises s’efforcent de persuader les réfugiés de rentrer dans leur pays. Mais la crainte des représailles est souvent plus forte que les désagréments de l’exil et la vie en camp, et les retours sont rares, malgré les contraintes exercées sur les “meneurs” incitant à refuser le rapatriement. La vie des camps ardéchois fut brêve : les réfugiés quittent le département pour des regroupements familiaux ou préfèrent la liberté de résidence lorsqu’elle leur est accordée. En juillet 1940, les camps de réfugiés espagnols, en tant que tels, ont disparu. Parallèlement, Robert Serre étudie
le problème dans le département de la Drôme, particulièrement
dans le Diois et la vallée de la Drôme. Bien que moins
nombreux que dans l’Ardèche, les réfugiés
espagnols de la Drôme, s’ils bénéficient d’un
bel élan de solidarité de la population, rencontrent les
mêmes difficultés auprès de l’administration
qui utilise tous les moyens pour les persuader de rentrer en Espagne.
Soumis à de fortes pressions, beaucoup d’entre eux acceptent
le retour, sans qu’on sache quel fut leur sort. Comme en Ardèche
les réfugiés espagnols disparaissent en tant que tels,
noyés au milieu des autres étrangers dans le Groupement
des Travailleurs Etrangers ou en accédant à un statut
d’indépendance lorsque cela leur est possible. Avec Hervé Mauran et Jean Sauvageon on s’arrête ensuite devant une autre classe d’internés à la suite de la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. Dès la déclaration de guerre, tous les ressortissants allemands et autrichiens résidant en Ardèche et dans la Drôme sont arrêtés, sans qu’on ne tienne aucun compte qu’ils s’étaient réfugiés chez nous pour des raison politiques ou de persécutions raciales. Internés à la maison d’arrêt de Largentière, ils sont vite transférés au tristement célèbre camp des Milles près d’Aix-en-Provence. On y retrouve le peintre surréaliste Max Ernst et le docteur Littwack dont le premier eut la chance de pouvoir gagner les États-Unis mais dont le second sera transféré à Drancy puis dans les camps allemands de la mort. Après la signature de l’armistice du 22 juin 1940, le gouvernement de Vichy procède à l’arrestation et à l’internement des Juifs, étrangers d’abord, français ensuite. Il est bien évident que, très vite, les forces d’occupation allemandes vont s’intéresser à ces ressortissants allemands et particulièrement aux Juifs et ceci bien avant l’occupation de la France entière. Plus tard ils connaîtront le sort qu’on connaît. Jean Sauvageon étudie de plus près les deux camps de Loriol et de Montélimar où furent internés de 1939 à 1941 étrangers et Français. En premier, des étrangers dont “l’internement est nécessaire pour le maintien de l’ordre public”, baptisés pour la circonstance “Allemands de race” qu’ils fussent Allemands, Autrichiens, voire Belges ou même Alsaciens ou Lorrains. Puis les Français communistes, anarchistes ou simplement pacifistes qui avaient osé le dire ou opposés à la capitulation pétainiste (on ne parle pas encore de “gaullistes”). Le texte de Jean Sauvageon contient de nombreux témoignages et les citations apportées par l’auteur sont très sévères pour les hauts fonctionnaires en poste à l’époque, accentuant par leur zèle les conséquences de la politique du gouvernement de Vichy. Il y aurait eu sans doute beaucoup de “procès Papon” à faire sur le territoire français. Vincent Giraudier évoque, dans deux chapitres consécutifs, les camps d’internement “d’indésirables français ”, à Chabanet, près de Privas et dans l’établissement d’internement administratif de Vals-les-Bains, réservé, quant à lui, à ceux qui, selon le gouvernement de Vichy, ont trahi la France soit en déclarant la guerre à l’Allemagne, soit en la perdant. Le camp de Chabanet est connu des adhérents et lecteurs de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent par les carnets d’Élie Reynier qui y fut interné, et publiés dans le Cahier n°61. Ce camp de concentration, suivant son appellation officielle, rassemble de février 1940 à janvier 1941 tous ceux que la Troisième République, puis à sa suite le gouvernement de Vichy, qualifièrent de communistes qu’ils le fussent ou pas pourvu qu’ils soient proches de mouvements ou partis d'extrême-gauche. Une centaine de personnes, dont un peu plus de quarante Ardéchois, y furent détenues dans des conditions précaires en particulier lors de l’hiver très rude de 1940-1941. Plus loin, Vincent Giraudier narre fort bien ce que fut la tragi-comédie de l’internement des “responsables de la défaite”, mélange de compromissions et de lâchetés. Son récit, très vivant, nuançant bien tous les cas particuliers que représentent ces internés de haut niveau, est passionnant. Dans le long chapitre VIII de Robert Serre,
on passe à une phase plus tragique encore de cette triste période.
Six cent trente-neuf hommes, originaires de quatorze pays d’Europe,
constituèrent ce qui fut appelé de 1941 à 1944
le Groupement de Travailleurs Étrangers, à Crest dans
la Drôme. Les Groupements de Travailleurs Étrangers, créés
dès l’armistice et dépendant directement du gouvernement
de Vichy, rassemblèrent des étrangers d’origines
diverses, soldats tchèques ou polonais qui avaient combattu avec
l’armée française, républicains espagnols
qui avaient refusé le retour en Espagne, Arméniens, Allemands
et Autrichiens anti-nazis. Le 352ème GTE s’installe à
Crest en mai-juin 1941. Mise à part une petite minorité
qui reste au camp, la plupart de ces “travailleurs” sont
répartis dans tout le département et assurent des travaux
forestiers et agricoles. Les travaux sont durs, la nourriture parcimonieuse,
le logement souvent insalubre. Robert Serre nous conte dans le détail
les quatre années de vie de ces hommes : l’attitude infâme
des représentants du gouvernement, les prélèvements
allemands de main-d’œuvre, les rafles nazies des Juifs malgré
l’opposition des occupants italiens, les évasions puis
la participation à la Résistance avec son cortège
de condamnés à mort, et enfin les tracasseries de l’administration
française après la libération du territoire. Parmi
les nombreux témoignages et récits que nous donne Robert
Serre, j’ai particulièrement apprécié les
pages consacrées aux Allemands anti-nazis, trop souvent oubliés
dans leur combat désespéré contre le totalitarisme
hitlérien. On ne peut tout citer tant ce chapitre est dense,
mais on ne peut qu’être reconnaissant à l’auteur
qui éclaire des événements trop longtemps occultés. L’ouvrage se termine par un chapitre d’Hervé Mauran peu glorieux pour notre administration française après la libération du territoire. Les camps d’internement de civils demeurent : les camps de Chabanet et de Chomérac sont réutilisés pour ceux qui sont, à tort ou à raison, accusés de collaboration avec l’ennemi, où se retrouvent innocents, vrais collaborateurs, trafiquants du marché noir et souteneurs. Les étrangers ne sont pas épargnés : les anticommunistes russes sont pourchassés. L’Ardèche abritera deux camps soviétiques, à Saint-Pons et à Meyras. Les opposants ukrainiens furent officiellement livrés à Staline. La Quatrième République maintiendra des milliers d’étrangers dans des camps de concentration jusqu’en 1950 et nous ne pouvons oublier, même s’ils ne furent pas implantés sur le sol ardéchois, les camps ouverts en France au moment de la guerre d’Algérie. Il faut lire ce livre, car au-delà des récits et des souvenirs, il nous montre que notre République fut, elle aussi, capable de discrimination raciale, xénophobe et idéologique. Le passé, que certains voudraient nier, est un terrible exemple des conséquences que peut amener le laxisme devant des formes de pensée qui refusent toute présence ou toute idée étrangères. Les événements de ces jours derniers en Autriche nous invitent à ne pas oublier ce passé. Michel Appourchaux - Février 2000 N.B. L’ouvrage comporte un index des lieux fort bien fait et très utile. On eût aimé trouver également un index des noms de personnes.
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